« Tourner la page de mai 1968 » : tel est l’objectif que s’est donné Nicolas Sarkozy lors de son dernier discours de campagne présidentiel le dimanche 29 avril 2007.
Mai 1968 serait à l’origine de « l’assistanat, de l’égalitarisme, du nivellement, des 35 heures ». Mai 1968, c’est aussi la liberté de la jeunesse (avec les nouvelles formes culturelles qui vont avec), la liberté sexuelle, la dépénalisation de l’avortement, une culture de la paix et de la tolérance … Mai 1968 a bien sûr eu de nombreuses autres conséquences, dont le développement du divorce, une attente nouvelle par rapport à l’Etat par des citoyens plus instruits, et paradoxalement l’idée que chacun doit construire sa propre histoire en rupture avec la tradition et l’exemple familial…
Nicolas Sarkozy oublie aussi que mai 1968 a été un phénomène mondial. C’est mai 1968 qui a précipité la fin de la guerre au Vietnam, c’est mai 1968 qui a fait de la Californie le terreau pour le révolution informatique en cours, c’est mai 1968 qui a produit des hommes politiques comme Bill Clinton, Tony Blair ou Gerard Schröder.
Depuis mai 1968, la société a évolué, s’est enrichie. L’Europe a pris une place croissante, la société de l’information et de la connaissance a commencé à tisser sa toile, l’économie des loisirs s’est développée. Notre société est certainement plus complexe que celle des années 1968, avec des incertitudes croissantes, une exclusion plus forte. Rares sont ceux qui ne reconnaissent pas les difficultés actuelles de cette société qualifiée par les sociologues d’hyper-moderne (société où les valeurs de la modernité - famille, du travail et de l’Etat-Nation - sont toujours reconnues mais ne fonctionnent plus, alors que l’individualisme, du narcissisme et du souci du regard de l’autre prennent une importance inédite) et souhaitent ne rien changer.
Nicolas Sarkozy critique mai 1968 pour mieux s’inscrire dans une école de pensée, l’école de George W Bush. Tous deux veulent une rupture par rapport à l’hyper-modernité pour la remplacer par un modèle imaginé par quelques think tank de Washington : le néo-conservatisme. Il n’est jamais nommé mais le néo-conservatisme constitue bel et bien le cadre de pensée de Nicolas Sarkozy et de son équipe. Cadre de pensée qu’ils souhaitent voir transformé en cadre d’action. Le néo-conservatisme apporte des réponses sur l’organisation économique, la politique internationale et surtout sur la vision de l’Homme. Car il procède de la dangereuse illusion selon laquelle le politique peut modifier substantiellement les sociétés et diriger le cours de leurs évolutions. Illusion dans laquelle, on peut le dire incidemment, ont puisé tous les totalitarismes du XXe siècle qui préconisaient de bâtir un homme nouveau (y compris génétiquement) et de faire du passé table rase, avec les conséquences que l’on sait.
L’élection présidentielle française se joue donc probablement avant tout sur la vision que nous avons de l’Homme. Est-ce que l’Homme est fait pour faire fonctionner l’économie ? Faut-il le rendre compétitif en le mettant dans un milieu concurrentiel ? Part-on du postulat qu’il existe une hiérarchie entre les hommes, du fait de leur origine (c’est à dire de leur patrimoine génétique) ? Et que la donne de base ne saurait être modifiée, ce qui permet d’ôter à l’Etat et aux pouvoirs publics le délicat soin de traiter les cas déviants ? Ou bien, considère-t-on que l’Homme est un être d’un système social complexe, que les hommes sont différents et chacun doué de raison, que nous avons un devoir de solidarité ? Bref, que la genèse existentielle précède la génétique substantielle ?
Dans le même discours, Nicolas Sarkozy a aussi dit « Dans cette campagne, je n’ai pas été épargné […] Ce sont exactement les mêmes que ceux qui en 1958 se sont donné le ridicule absolu de défiler contre le général De Gaulle en hurlant que le fascisme ne passerait pas. ». A d’autres époques, certains ont hurler que le fascisme ne passerait pas, dans les années 1930 puis 1940. Ils n’ont pas été entendus et le fascisme est passé. Des gens ont ensuite dû mourir pour le combattre. La Constitution de la Vème République peut conduire au « coup d’Etat ». C’est peut-être bien parce que certains ont massivement manifesté en 1958 que la vigilance a été de mise. Il faudrait relire « Le coup d’Etat permanent » et ses remarques d’une absolue justesse sur la dérive d’un pouvoir présidentiel charismatique parce qu’élu au suffrage universel direct, mais n’ayant de compte à rendre, en fin de compte, à personne, ni au peuple, ni à son émanation élective, l’Assemblée Nationale, surtout depuis la concomitance temporelle des Présidentielles et des législatives. Combattre pour la liberté et la démocratie peut parfois être perçu comme excessif mais ce n’est jamais ridicule. C’est peut-être même le combat le plus noble qui soit.
En faisant croire que mai 1968 est à l’origine de maux de la société, de la souffrance de gens, en faisant croire ensuite qu’on peut « tourner la page », Nicolas Sarkozy joue une fois de plus sur la peur, pour l’amplifier encore. La peur est le moteur des dictatures. Elle autorise le discours abêtissant de l’homme providentiel, elle justifie la confiance absolue des aveugles dans le chef charismatique, le guide, le révolutionnaire. Mais seul un nouveau venu peut endosser, à la rigueur, avec honnêteté ce titre ; pas un politicien qui n’a vécu que pour le système dont il émane, depuis sa jeunesse, et qui sort de 5 ans de l’exercice d’un pouvoir ministériel abusif.
vendredi 4 mai 2007
Sarko et Mai 1968
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