À partir du bazar de Belsunce à Marseille, Alain Tarrius, socio-anthropologue urbain (et tout-terrain) [1], a remonté le fil d’Ariane du trabendo transméditerranéen. Où l’on découvre comment, en rupture de salariat, les saute-frontières ont tissé d’invisibles territoires circulatoires où le lien social prime sur le commerce, tout en frayant avec de réels enjeux macroéconomiques. De Tanger à Dubaï - la nouvelle Mecque électronique -, en passant par la mer Noire, nous voilà entraînés dans un road movie atypique et fascinant. Chez Momo, Bar du Triomphe, notre homme a croisé CQFD. Histoires.
CQFD : Qu’est-ce qui t’a amené à explorer le souk marseillais ?
Alain Tarrius : La mairie m’a appelé en 1985. Il y avait eu des affrontements entre taxis locaux et taxis clandestins arabes. Elle voulait calmer le jeu, repérer les voyous... Arrivé à la gare Saint-Charles, je hèle un taxi : « À Belsunce ». Réaction : « Arabe ou pas, Belsunce c’est cent francs. » Pour faire deux cents mètres ! Ç’a été mon premier contact avec les fameux taxis voyous. Pas les Arabes, ceux qui se plaignaient de leur concurrence déloyale [rires]. En fait, les commerçants du quartier, pour que leurs clients ne se fassent pas piller par ces taxis-là, offraient les services d’un « cousin » pour les emmener à l’aéroport de Marignane. Cent balles à quatre au lieu de deux cents par tête de pipe avec les taxis légaux. Quand les flics les arrêtaient, le client disait « c’est mon cousin ». Les mecs me racontaient ça avec un sourire jusqu’aux oreilles dans leur arrière-boutique, de vraies cavernes d’Ali Baba. Frigos, télés, magnétoscopes... Incroyable : je m’étais documenté, INSEE, mairie, etc., et tous disaient « quartier de la misère, réhabilitation difficile, trop d’immigrés ensemble ». J’ai commencé à fréquenter ce milieu, ces mouvements en provenance d’Algérie ou d’autres villes européennes et qui faisaient escale ici pour faire des achats avant le retour au bled. Marignane était alors un aéroport en pointe question trafic voyageurs, grâce aux Algériens. Et tout ce beau monde passait par Belsunce.
Et ta mission initiale, à quoi a-t-elle abouti ?
J’ai naïvement dit à l’agence d’urbanisme qu’il y avait là une vitalité à encourager, qu’il fallait les aider à améliorer le parc immobilier. On m’a dit « Oui, mais on n’a pas le droit de faire des prêts à des non-natifs. » Avec une mauvaise foi évidente, chaque fois qu’un Arabe demandait les facilités de crédit prévues dans le plan de réhabilitation, on se cachait derrière un arrêté datant de 1943, de l’occupation nazie ! On ne voulait pas voir le fonctionnement admirable de ce comptoir algérien. On parlait de quartier répulsif. Très vite, l’agence a reçu l’ordre de « ne plus travailler avec Tarrius, qui développe des a priori contraires à la politique souhaitée »... Je ne m’en plains pas, ça m’a rendu ma liberté. Là, il ne s’agit plus d’immigrés qu’on fait venir pour bosser en usine, mais de débrouillards. Il y avait là une mobilisation très intelligente. Au début des années 70, le commerce de Belsunce était uniquement de proximité. Puis des Arméniens qui travaillaient le cuir, et aussi des Juifs du « petit Sentier » ont cédé leurs baux aux Algériens. Les Arméniens parce qu’ils n’utilisaient plus les locaux en rez-de-chaussée, et les Juifs parce que cette alliance leur permettait de vendre du vêtement à cette clientèle de passage.
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