lundi 23 avril 2007

L'avis de AL sur Sarko au lendemain du 1er tour

" Alors Nicolas Sarkozy est-il l’homme de la situation ? Après tout, n’est-il pas le courageux réformateur énergique que l’on sait, toujours à l’affût d’un statu quo à bousculer, d’un tabou à briser ? L’homme désigné du bout des lèvres par The Economist comme le bonapartiste le plus libéral ? Ses propositions de réformes économiques ne sont pas inintéressantes : on y trouvera des convergences avec le projet libéral sur la fonction publique par exemple, certainement en sureffectif sous nos latitudes.

L’historique de ses résultats est cependant moins flatteur que l’inventaire de ses désirs.

Il est le ministre du budget qui a le plus largement creusé la dette de toute la Vème République, de 1993 à 1995, sous le gouvernement Balladur : il a fait passer la dette de 41% à 55 % du PIB en seulement deux ans. Il fallait bien « préparer » le succès de son mentor en distribuant quelques largesses… Il est aussi l’homme de l’intervention systématique dans l’économie, quand il était à Bercy : était-il raisonnable, à l’époque des marchés intégrés, de tenter, en vain, d’administrer les prix dans les grandes surfaces ? A Bercy, toujours, il a préféré éparpiller les crédits dévolus à quatre ou cinq pôles de compétitivité sur soixante-dix sites : beaucoup de nouveaux soutiens, mais une manne publique gaspillée. Quant au nombre de fonctionnaires, il n’a pas baissé dans les ministères qu’il a dirigé. Un bilan dont le débat public est aujourd’hui amnésique.

Nicolas Sarkozy a exercé beaucoup de responsabilités déjà, et il a rarement agi en libéral. Me permettrez-vous d’ajouter qu’il a rarement agi avec succès ?

En matière de sécurité, son porte-étendard, le bilan est pour le moins contestable : après plusieurs années au ministère de l’intérieur, il n’a pu empêcher la France de s’embraser en 2005. Et quand elle s’est enflammée, il n’a pu éteindre le foyer, qui s’est consumé jusqu’à son paroxysme, entraînant la destruction des biens de milliers de personnes et la mort de quelques innocents.

Certes, la bavure tant redoutée a été évitée : le gouvernement fut sauvé, ainsi que la candidature du ministre… Mais pendant ces semaines éprouvantes, la police protégeait-elle vraiment les habitants des quartiers, ou plutôt l’institution et ses représentants ? Nous nous posions cette même question quand des bandes violentes s'attaquaient aux étudiants manifestant contre le CPE, devant les rangs de « forces de l'ordre » impassibles.

Au titre de ses actes non libéraux, songeons encore au Conseil Français du Culte Musulman, véritable coup de canif donné à la laïcité. Voilà un Ministre d’Etat qui s’implique dans l’organisation d’un culte. On connaît les résultats de cette politique : le CFCM gère peu ou mal le culte musulman en France, sa mission première, mais se mêle à tout va de politique et de diplomatie, quand il ne brade pas la laïcité et la liberté de conscience en refusant d’intégrer la liberté d’apostasie et de conversion dans sa charte. Passons sur la publicité faite à la religion d’un préfet lors de sa nomination.

Nicolas Sarkozy est-il vraiment l’homme de la rupture ? Comment la plaider sérieusement quand on fait écrire ses discours par le dernier Commissaire au Plan que notre pays a connu, M. Guaino, et qu’on s’entoure de lieutenants qui ont tous été au gouvernement ces dernières années : MM. Fillon, Hortefeux, Devedjian, Copé... Nicolas Sarkozy n’a rien d’un homme neuf, pas plus que ses coéquipiers. Comment son projet le serait-il ?

Pour être fort, un candidat libéral doit avoir un programme politique clair, énoncé sans tergiversation. Sarkozy n’aura eu de cesse, durant cette année de campagne, de brouiller les pistes, de Jaurès à l’extrême droite, en louvoyant sur le mot « libéral » comme s’il en avait honte (où sont d’ailleurs passés les libéraux de l’UMP ?) tout en faisant l’impasse sur ce qui aurait pu le rendre crédible, là où nous l’attendions : les réformes économiques et sociales. A commencer par la mère de toutes les réformes : la réorganisation de notre modèle social, dont l’addition fiscale est devenue insupportable alors que les prestations n’ont jamais été aussi médiocres, pénalisant en cela les classes les plus modestes de la population.

Quant à ceux qui croient que Nicolas Sarkozy est un tombeur de syndicats, qu’ils se rassurent : quand EDF a changé de statuts, il a conforté jusqu'à l'absurde les privilèges de ses employés, achetant à prix d'or le silence des centrales. Nos enfants paieront aussi cette manœuvre, qui a sanctuarisé les retraites dorées du service public.

Finalement, Nicolas Sarkozy est bien le candidat du camp conservateur. Et comme tout conservateur, son but est de préserver l’ordre existant, en feignant de vouloir le réformer drastiquement pour finalement ne modifier que quelques détails à la marge.

Jacques Chirac était le candidat conservateur de 1995 et 2002. Nicolas Sarkozy lui ressemble et sa stratégie est calquée sur celle du locataire de l’Elysée. A la différence que rarement un candidat aura réuni autant d’hostilité contre lui à la veille d’un premier tour d’élection présidentielle. Une hostilité qui, s’il arrivait au pouvoir, ne risque pas de s’atténuer et compromettra toute possibilité de réforme. Il y a donc fort à parier que son quinquennat sera marqué par quelque agitation dans les premiers mois, suivie d’un immobilisme tactique en vue de sa réélection. "

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